L'ISLAM
AU BURKINA FASO (BF)
I- LES ORIGINES DES TENDANCES
EN ISLAM
Après la mort du prophète en 632, la direction de l'Etat
islamique (califat) échoit tour à tour à Abou Bakr, Umar, Uthman et Ali. La
période du califat fut marquée par une très grande expansion de l'islam avec
pour conséquence les difficultés de gestion du pouvoir politique. En effet, les
dernières années du règne de Uthman furent le point de départ d'une discorde au
sein des musulmans.
Des hypocrites conduits par un juif Abdallah Ibn Saba
incite une révolte contre le calife accusé de favoritisme. En effet, les
proches du calife dont Moawiyya (gouverneur de la Syrie) avaient exploité sa
trop grande indulgence pour occuper des postes de responsabilité. Uthman était
simplement victime de sa trop grande tolérance. Les insurgés venant des
provinces en l'occurrence d'Egypte, assassinèrent le calife dans sa cour à
Médine.
La crise s'accentue durant le règne de Ali. Ce dernier
décida de la destitution de certains gouverneurs. Il fut accusé d'être
responsable du meurtre de Uthman. Moawiyya principal accusateur d'Ali refuse
d'obtempérer à l'ordre de destitution et
exige la lumière sur le meurtre de Uthman. Il refuse de reconnaître la
légitimité du califat de Ali et exploite l'assassinat de Uthman pour inciter
les populations à la révolte contre lui.
Des affrontements eurent lieu (bataille de Siffin) entre les armées de
Ali et de Moawiyya. Dans cette confusion Ali installe définitivement son
quartier général à Koufa en Irak. Ceux qui se rallièrent à Ali dans sa retraite
pensent que la succession du prophète lui revenait de droit et qu'il a été
évincé par les trois premiers califes et expulsé de Médine avec l'approbation
de tous les autres musulmans dirigés par Moawiyya : ce sont les chiites.
Les autres musulmans (Ahl sunna wa jamma) considèrent
seulement que la direction des affaires des musulmans peut revenir à n'importe
quel croyant. Certains parmi eux notamment les habitants de la Syrie ont été convaincus de
la légitimité du pouvoir de Moawiyya. Les autres l'ont tout simplement subi.
Un autre groupe dissident des troupes de Ali se constitue
à l'issue de la bataille de Siffin. Il désapprouve Ali pour avoir accepté une
médiation proposée par Moawiyya : ce sont les kharidjites.
Voici comment la cassure
intervient pour la première fois au sein des musulmans. Les deux grands
groupes (sunnisme et chiisme) qui en sont issus vont évoluer pour donner des
tendances internes à chaque groupe.
II- CHIISME/SUNNISME
La famille chiite est minoritaire dans le monde musulman.
On les rencontre en Irak, en Iran, au Pakistan, au Liban… Les chiites se
caractérisent par la non reconnaissance aux autres califes le droit de la
direction de la communauté. Pour eux, Ali (ra) est le seul héritier légitime du
prophète (saw) dans la direction de la communauté et au delà de la personne de
Ali, seuls les descendants de la famille du prophète sont dignes de diriger les
musulmans. Après Ali et ses fils Hassan et Housseyn, les chiites furent dirigés
par les fils de Housseyn dont le dernier (le 12è imam) est Muhammad Al Mahdi
disparu à 12 ans et censé revenir vers la fin des temps pour restituer la
justice en tant que mahdi selon l'idéologie chiite.
Les chiites croient en l'infaillibilité des gens de la
famille du prophète. Leurs sources de loi sont le coran, la sunna, la sunna des
gens de la maison en tant qu'éclaircissement de la charia, le consensus des
savants chiites avec parmi eux certains qui sont considérés comme étant
infaillibles.
Le mariage contractuel est accepté chez les chiites. Le
chiisme se subdivise en plusieurs groupes (ismaeliens, Mustaliens, Nazariens…).
Ils sont représentés au Burkina par des Iraniens de souche, des anciens
étudiants burkinabè en Iran… Ils sont actifs à Ouagadougou et à Bobo où ils ont
créé les lycées Daroul Houda. Ils sont réunis dans une association dénommée Association islamique d'Al Mawadda du Burkina
(AIMB) et animent un journal Al Mawadda.
La différence entre sunnisme et chiisme tient
essentiellement à un problème politique
et non au substrat de la doctrine
islamique en tant que tel.
La famille sunnite constitue la première communauté
musulmane au monde de par son importance numérique. Les musulmans sunnites
suivent les enseignements du coran, de la sunna et reconnaissent les 4 califes
qu'ils considèrent comme orthodoxes. La famille sunnite n'est cependant pas
monolithique ou homogène. Elle comporte une multitude de tendances. On a entre
autres les tourouk, le salafisme, les courants djihadistes…
Au Burkina Faso les musulmans appartiennent dans leur
quasi-totalité au courant sunnite. Voyons maintenant comment l'Islam a pénétré
au Burkina Faso.
III- BREF APERÇU DU PROCESSUS DE PENETRATION DE L'ISLAM AU BURKINA FASO
L'Islam
est apparu au BF depuis le XVè siècle. Au
XIXè siècle, on assiste à la naissance des Emirats Peuls du Liptako et
du Jelgooji sous l'influence de Sokoto et du Macina. Ainsi l'Islam a touché
d'abord le Nord et a été vécu par les Peuls comme leur propre idéologie.
L'Islamisation va par la suite toucher les autres grandes régions : le
Centre et l'Ouest par la voie marchande. Au Moogho après une longue résistance,
l'Islam finit par s'installer
subtilement par une sorte d'alliance entre les Yarsés, colporteurs
d'origine mandé, avec les souverains (notamment de Naaba Bulugu à Naaba Kutu allant de 1796 – 1891)
Des
groupes de commerçants venus des rives
du Niger introduisirent l'Islam dans
l'Ouest du BF entre le XVIè et le XVIIIè siècle.
On
a également les Markas venus du
Mandé et les Yarsés à partir du Yatenga. Par la suite le
prosélytisme de certains marabouts dont al- Kari (Amadou DEME) et Mahamadou
KARANTAO contribuèrent à l'encrage de l'Islam dans cette partie du pays.
Les
musulmans restèrent minoritaires et dispersés sur l'ensemble du territoire jusqu'à la veille des indépendances. A partir
des années 1940, ils prennent conscience de leur situation de dominés par la chefferie
traditionnelle, le pouvoir colonial et les élites chrétiennes) ; ce qui
fut un facteur de rassemblement. A Ouagadougou, les musulmans arrivèrent à
obtenir un espace et construisirent la
première mosquée avec un comité de gestion qui tient lieu de représentation
administrative.
En
1950 naît à Bobo, la communauté musulmane de Bobo-Dioulasso. En 1953, c'est une
section de l'Union Culturelle Musulmane (UCM basée au Sénégal) qui est créée à Bobo. Une autre section de l'UCM s'implante à Ouaga
en 1960 : c'est la communauté
musulmane de Ouagadougou. D'autres cellules et regroupements des musulmans dans
les villes (Tenkodogo, Kaya, Ziniaré) deviennent des sections de la communauté
musulmane de Ouaga en 1961. Une Assemblée Générale constitutive se tient à Ouaga en 1962 et donne naissance à la Communauté Musulmane du
Burkina Faso (CMBF). La CMBF, creuset unique de tous les musulmans
connaît des remous internes liés surtout
à l'imamat.
Le
tournant des années 1970 vit la séparation d'une tendance réformiste pour créer
en 1973 le Mouvement Sunnite.
Les
Hamaolites aussi se séparent et forment deux pôles : Ranatoulaye et
Hamdalaye.
On
assiste à la naissance de l'AEEMB en
1985 et du CERFI en 1989. Certains courants se muent en associations avec la
création de l'Association de la
Tidjania du BF (AITB), Istihad islamia (Tendance de
Hamdalaye) et bien d'autres structures. Aujourd'hui, les associations
islamiques se dénombrent à plus de 180.
Un processus de fédération enclenché en 2000 aboutit en fin 2005 à la création de la Fédération des
Associations Islamiques du Burkina (FAIB).
IV- EXPRESSION DES COURANTS DE PENSEE
AU BF
Les tendances au Burkina appartiennent à la grande famille
sunnite à l'exception d'une petite minorité de chiites. Ces tendances sunnites
sont le salafisme (wahabisme), la tidjania, la quadriya, le tabligh, qui
s'expriment aujourd'hui à travers des regroupements plus ou moins organisés. La
plus grande association musulmane au Burkina reste la communauté musulmane.
1)- La Communauté Musulmane
du Burkina Faso
C'est la première organisation
islamique structurée qui a réuni au départ tous les musulmans toutes tendances
confondues et a servi d'interlocutrice à l'Etat. Ce n'est pas un courant de
pensée mais une association créée à partir d'un regroupement en général de
tendances modérées d'où l'appellation musulmans simples attribuée à ses
membres. Il est toléré beaucoup de pratiques sociales dont les fondements sont
objets de débats en islam.
Aujourd'hui la communauté
musulmane constitue simplement une association islamique à coté des autres mais
de loin la plus grande. Son bureau national est basé dans l'enceinte de la
grande mosquée de Ouagadougou.
Mais avec les problèmes qu'elle a connus en
son sein, les différents courants qui la composaient ont eu tendance à créer
leurs propres structures afin de les utiliser comme moyen d'expression. C'est
ainsi que certains groupes vont créer
des associations affiliées à leurs tendances, pendant que d'autres vont plutôt
se faire voir à travers des mosquées.
2)- Le salafisme
Ce courant est créé au 18è siècle par Muhhammad Ibn Abdoul
Wahhab en Arabie Saoudite. C'est un courant réformiste qui visait à purifier
les pratiques de l'islam des innovations et autres pratiques occultes. C'est un
courant qui défend une lecture littéraliste des textes. En exemple il y a entre
autres le port de la barbe, les vêtements… . Les approches privilégiant
l'esprit du texte sont le plus souvent réfutées dans leurs rangs.
Le salafisme est arrivé au Burkina avec les étudiants
burkinabè venus d'Arabie saoudite et est renforcé par les pèlerins rapatriés.
D'abord intégrés dans la communauté musulmane, le mouvement se détache pour
former en 1973 le Mouvement sunnite du Burkina Faso. Il est présent dans les
différentes villes du pays ; le
bureau central se trouve à Ouagadougou.
3)- Le mouvement tabligh
Ce mouvement est créé en Inde
dans les années 1920 par Muhammad Illias Al Kandahawi. Ce dernier dit avoir
découvert la voie du Tabligh dans un rêve qui parlait du commentaire du
verset : « vous êtes la meilleure communauté suscitée ou
assortie… ». Le terme assortie est interprété comme sortir transmettre le
message. Le mouvement tabligh est caractérisé par l'accent mis sur la forme
standard de la da'awa, les exercices spirituels, le pacifisme et l'absence
d'engagement politique. Ses adeptes de plus en plus nombreux au Burkina Faso
sont pour la plupart des étudiants et des élèves. Bon nombre d'entre eux sont
issus du milieu AEEMBiste.
L'AEEMB n'est pas opposée au
mouvement tabligh mais elle juge ses méthodes de travail difficilement
conciliables avec les études d'où le non encouragement de ses militants à
s'engager dans ce mouvement. En effet, le tabligh prône les sorties de da'awa
même en temps de cours pour les élèves et étudiants. Cette situation peut être préjudiciable
voire même compromettante pour les études. Dans certaines localités le
mouvement est cause de démobilisation dans le rang des AEEMBistes. Dans ces
conditions il convient de distinguer clairement nos lignes de conduite et
dénoncer toute tentative de récupération de nos militants.
4). Les Tourouk
Ils
regroupent l'ensemble des tendances soufis. C'est l'ensemble des voies de
spiritualité élaborées par les grands maîtres spirituels appelés Cheickhs. Les
Tourouks se caractérisent par la litanie (quasi-obligatoire avec des formules
consacrées), un schéma d'évolution spirituelle,
la vénération du maître
spirituel, des conditions et des formalités d'adhésion, des échelons
dans les niveaux des maîtres spirituels
…
Au BF, on distingue essentiellement trois (03) voies de Tarika :
- La Tidjania
La tidjinia est née à Fès vers 1790 par le cheick
Ahmad Tidjane né à Ain Mahdi (Algérie) en 1735. Le cheick prétend avoir vu en
songe le prophète qui lui aurait remis un livre « jawhar al ma'âni »
(la substance des sens) et une formule de prière (salat al fateh) dont une
seule récitation peut égaler 6000 fois le coran. La tidjania est arrivée en
Afrique par l'intermédiaire de Malick Sy, El Hadj Umar Tall, El Hadj Ibrahim
Niasse. La tidjania entra au nord du Burkina depuis 1925 par le biais des
cheick Aboubacar Sawadogo, Abdoulaye
Doukouré persécutés par l'administration coloniale.
Elle
est représentée par deux guides spirituels
au BF et 03 associations :
-
Cheich Aboubacar
MAIGA II, le guide spirituel de l' AITB, basé à Ramatoulaye au Yatenga.
-
Cheich Aboubacar DOUKOURE guide spirituel de
Ittihad islami basé à Hamdalaye à
Ouaga.
On
a également une autre représentation à savoir l'association Ahlil Faida.
- La Quadriyya
C'est
un mouvement créé par Abdoul Kader al Jilâni au XIIè S en Irak. Au BF les
adeptes sont dispersés à travers le
pays. On les retrouve notamment dans les quartiers Nimnin et Zangoetin de Ouaga…
5)- Le Chiisme
C'est la 2ème grande composante de l'Islam. A l'origine, la
reconnaissance d'Ali (RA) comme seul et digne successeur du Prophète au
détriment des 03 autres Califes, ce qui les différencie des autres musulmans
(Sunnites).
Le
concept d'Imam (descendant d'Ali) et le
statut de l'Imam sont une des caractéristiques essentielles du chiisme. Ils
font 10% des musulmans et sont surtout en Iran et en Iraq. Au BF, les chiites
sont minoritaires mais leur présence est
marquée par quelques établissements scolaires (à Bobo et Ouaga) et à travers
l'ambassade d'Iran.
D'autres associations plus ou moins petites s'identifient
à l'une ou l'autre des tendances.
V- LE POSITIONNEMENT
IDEOLOGIQUE DE L'AEEMB
La plupart des associations ou mouvements islamiques
existant au Burkina Faso sont constitués chacun des musulmans d'une même tendance travaillant à promouvoir uniquement leur
tendance. Contrairement à ceux-là, l'AEEMB regroupe les élèves et étudiants musulmans de toute
tendance confondue pourvu que celle-ci soit reconnue et acceptée par la
sunna du prophète (saw) et l'exemple des
quatre califes bien guidés (RA). Elle est donc neutre vis-à-vis des différentes
tendances. Cette neutralité veut répondre à l'injonction divine qui dit :
« accrochez-vous tous à la corde d'Allah et ne vous divisez point… »
S3 V103
Par ailleurs, Dieu dit : « Ne soyez pas comme
ceux qui se sont divisés et se sont mis à disputer après que les preuves leur
furent venues. Ceux-ci auront un énorme châtiment. » S3 V105
Le prophète (saw) dit : « Ne soyez pas en
désaccord car vos cœurs le seront aussi. » Donc L'AEEMB veut promouvoir cet
idéal prophétique qui enseigne plutôt une éthique du désaccord et non pas des
conflits partisans et sectaires qui ne mènent qu'à la perdition.
Tout élève musulman
salafiste, tidjania, tabligh, kadrya peut être militant de l'AEEMB s'il adhère
à son idéal. Par contre aucun adepte des sectes hérétiques tels que la Ahmadyya, le Bahayi de
même que les Chiites ne sont admis dans
l'AEEMB. Les 2 premières sont purement et simplement hérétiques ; ils ne
font pas parti de l'Islam. Quant aux chiites ils ont une idéologie qui présente
de grandes divergences avec l'Islam sunnite auquel l'AEEMB s'identifie.
VI- LES RELATIONS DE
L'AEEMB AVEC LES AUTRES ASSOCIATIONS ISLAMIQUES
L'AEEMB jouit d'une grande indépendance du fait qu'elle se
situe à équidistance des associations islamiques existantes ; la plus part
de ces structures ayant chacune une coloration tendancieuse. L'AEEMB entretient
en permanence des échanges avec les autres associations notamment les plus
grandes. Elle participe à des projets et des activités à coté des représentants
des autres structures aussi bien au niveau national qu'au niveau de ses
représentations provinciales (Conseils Généraux) .En effet, l'AEEMB
collabore avec le mouvement sunnite, la
CMBF, l'AITB, Ittihad islami, le CERFI, la FAIB dans des projets comme
le hadj la CIALIS…
. Elle est l'un des membres fondateurs
de la FAIB née
en décembre 2005. L'esprit cartésien et le désir de transparence, la jeunesse
caractérisant ses représentants dans les projets et activités font que la collaboration n'est pas toujours facile
avec certains. Mais leur apport reste indispensable. Les autres en sont
hautement conscients.
En somme voici comment la relation entre l'AEEMB et les
autres structures islamiques se fait.
CONCLUSION
La plupart des associations s'identifient à l'une ou
l'autre des tendances. Par contre, il existe d'autres dont l'AEEMB et le CERFI
qui ne se réclament d'aucune tendance. Ce sont plutôt des regroupements
d'intellectuels (de tendances différentes à l'origine) qui sont au service de
l'Islam dans notre pays. Leur conception du travail islamique, leurs méthodes
contrastent avec les autres de tendances traditionnelles.
L'AEEMB depuis sa création, a contribué beaucoup au
progrès de l'islam au Burkina, surtout dans le milieu intellectuel. En outre,
elle a gardé une certaine stabilité qui tranche avec ce qu'on sait des autres
associations islamiques. Tout cela tient lieu à son positionnement idéologique.
Elle demeure le
seul cadre propice pour l'élève ou l'étudiant musulman pour apprendre et
pratiquer sa religion en adéquation avec son milieu de vie et sa foi.
Alors nous devons tous contribuer à maintenir cette
position précieuse de l'association que nos valeureux prédécesseurs ont su
édifier. En tout état de cause, l'AEEMB sera ce que nous voudrions qu'elle soit
demain.
|